La restauration du Manoir des Fleckenstein à Lembach 2015 – …

Voici plus deux ans et demi que le couple Denis et Malou Elbel et leur ami Jean-Paul Mayeux ont constitué la SCI des Vitzthum
et racheté le Schloessel, le dit « manoir des Fleckenstein » à Lembach. Sa restauration prendra encore plusieurs années.

À Lembach, on l’appelle communément « le manoir des Fleckenstein ». En réalité, il s’agit du manoir des Vitzthum von Egersberg, bâti vers 1740 par le gendre d’Henri-Jacques, dernier baron de Fleckenstein. Le bâtiment a été érigé dans le style de deux constructions emblématiques à Strasbourg : le palais Rohan, en particulier en ce qui concerne la forme de la toiture — une signature de Mansart, architecte de Louis XIV —, et l’hôtel des frères Gayot de Deux-Ponts, actuel palais du Gouverneur militaire, pour la symétrie.

Il n’existe plus aucun document attestant la date exacte de sa construction et pas davantage de plan, le manoir ayant été pillé une première fois sous la Révolution. Les barons de Fleckenstein, qui au fil des générations levaient les impôts seigneuriaux, avaient alors été contraints à l’exil avec leur famille. Inoccupé à partir de 1931, pillé une seconde fois en 1940 sous l’Occupation, le manoir avait vu le 15 mars 1945 un obus frapper sa toiture, causant d’importants dégâts — on trouve encore des éclats d’acier incrustés dans les poutres en chêne de la charpente.

Rénové après la guerre par Théo Berst, l’architecte en charge de la reconstruction de Lembach, il nécessitait une importante restauration, notamment son pignon nord-ouest qui s’était désolidarisé de quelque 16 centimètres du reste de la construction. Ce défi titanesque, Denis et Malou Elbel et leur ami Jean-Paul Mayeux l’ont entrepris en rachetant le bâtiment il y a un peu plus de deux ans. Après plusieurs chantiers préparatoires, la restauration proprement dite a été initiée cet été : « Il n’est pas question de le rénover mais bien de le restaurer, dans
le respect de l’authentique, en éliminant ce qui n’est pas d’origine et en corrigeant même plusieurs erreurs des constructeurs de l’époque. »

Les reprises du pignon

Avant de débuter le chantier, le plus urgent a été d’étayer les parties fragilisées. Les travaux ont été confiés à des entreprises spécialisées en restauration de monuments historiques, sous la direction de Jean-Christophe Brua, architecte du Patrimoine. Durant la première phase, un imposant étaiement en profilés métalliques sur le pignon, encore visible jusque récemment, empêchait le mur de prendre encore plus de gîte.
Il n’est pas question de le redresser mais de le stabiliser, à commencer par le haut, grâce à la charpente remise en état. 95 % de leurs abouts (extrémités) étant vermoulus, les solives (les pièces horizontales constituant le plancher) ont dû être reconstituées par moisage (technique de renforcement de pièces structurelles affaiblies). Le mur pignon a été ancré au reste de la construction au moyen de tirants métalliques, et sa
fondation a été élargie. Il était également affaibli par la présence d’une grande cheminée encastrée, qui, sur une largeur de deux mètres et sur toute la hauteur, réduisait son épaisseur de 65 cm à une dizaine de centimètres seulement. Sa présence et le fait que le mur pignon n’était pas harpé aux murs de refend (les murs porteurs intérieurs) sont probablement à l’origine des désordres structurels qui mettaient le bâtiment en danger.

Charpente et corniches

La seconde grosse intervention a consisté en la mise au sec du bâtiment par la réfection totale de la toiture « à la Mansart ». Une grande partie de la charpente et des éléments des corniches ont pu être conservés, les poutres à remplacer ayant été retaillées à l’identique. Les travaux sur la charpente ont permis à Willy Tegel, un spécialiste travaillant occasionnellement pour la Drac, de situer exactement les années
de construction du manoir. Grâce à la méthode de la dendrochronologie, il a établi la date précise de l’abattage des chênes utilisés pour la charpente, qui ne pouvaient provenir que des forêts de Lembach. La méthode repose sur l’analyse des cernes de croissance des arbres : leur largeur est fonction de la météo de l’année — l’anneau sera plus large lors d’une année humide que d’une année sèche. Une dizaine de carottages effectués dans les grosses poutres saines en partant d’un point zéro dans la zone où l’on a la certitude d’être sous l’écorce ont permis au technicien, en comparant avec ses propres bases de données, de déterminer l’année d’abattage : 1739. Vu qu’à l’époque on
ne récoltait le bois de charpente qu’en fonction des besoins et qu’il était façonné dans l’année, l’on peut en déduire que le manoir a été construit vers 1740.

Des tuiles « faites main »

Toujours dans le souci de l’authentique, toutes les tuiles plates ont été faites manuellement par Christophe Henselmann, propriétaire de la tuilerie de Niderviller, dans le respect des techniques traditionnelles de l’époque. Ainsi près de 20 000 tuiles « Biberschwanz » typiques de l’Alsace et d’une durabilité remarquable, posées en double recouvrement, ont été nécessaires pour recomposer complètement la toiture.
Côté pignon nord-ouest, la lucarne qui avait été supprimée a été restituée et les raccordements sous le membron réalisés avec des feuilles de plomb.

Les travaux de déblaiement

La partie la plus pénible du chantier a certainement été le dégagement des maçonneries et des terres de remblai. La voûte de la cave était en moellons de grès joints à la chaux, recouverte de près de 40 mètres cubes de terre, qui constituait le support des planchers. Il a fallu l’évacuer avec des seaux, la configuration et la fragilité des maçonneries mises à nu ne permettant d’utiliser ni brouette ni engin mécanisé. Pendant des semaines, on a ainsi pelleté et déblayé ; le démontage de certaines cloisons à l’étage et la récupération des matériaux, comme les torchis et
lattages, ne s’est pas non plus fait sans sueur. Le maximum des éléments sera réutilisé. Ces travaux ont également permis de mettre au jour des peintures au pochoir appliquées par les peintres du XVIIIe siècle sur les enduits des murs dans deux des pièces à l’étage.

La disposition intérieure

Le manoir comportait quatre niveaux : l’espace de service en sous-sol, les pièces nobles au rez-de-chaussée surélevé, les chambres à l’étage et des combles non aménagés. L’entrée principale se situe au milieu de la façade sur cour, encadrée par deux bancs ouvragés en grès, dont l’un daté de 1770. De part et d’autre du palier se trouvent les accès au sous-sol, cuisine et cave voûtée. Une entrée secondaire sur la façade sud-est offre un second accès, elle aussi encadrée par deux bancs. De son palier, on accède également à la cuisine, et à une pièce alors destinée à loger
la servante. L’accès aux pièces de réception se fait à partir de ces entrées, qui comportent un escalier intérieur d’une dizaine de marches en grès, préservant ainsi l’espace vie des inondations, la Sauer étant très proche. Un long couloir dallé de grès donne accès aux pièces de réception. Côté parc se trouvent trois pièces en enfilade, dont un grand salon. Côté cour, deux salons sont répartis de chaque côté de l’escalier intérieur donnant sur l’entrée principale. Les pièces et chambres étaient chacune chauffée par un poêle rond en fonte « Bummerofe » qui
s’alimentait et se nettoyait à partir du couloir, évitant fumée et cendres dans les pièces. Le grand salon comportait en plus une cheminée à feu ouvert. Au bout du couloir du rez-de-chaussée, un escalier en bois permet d’accéder à l’étage mansardé dont la hauteur sous plafond est identique à celle du rez-dechaussée. Un dégagement en forme de croix donne accès à huit pièces. De là, une échelle de meunier mène aux combles, dans lesquels des fenêtres ont été restituées dans les lucarnes auparavant obturées par des volets. Le sous-sol abritait tout ce qui concernait le service. D’un côté une cave voûtée au sol dallé de grès servait de lieu de stockage — à une date indéterminée, la clef de voûte de cette cave a d’ailleurs été fragilisée, ce qui a accentué les désordres structurels précités. De l’autre côté, la cuisine, qui comportait une grande hotte sous laquelle se trouve à présent une cuisinière des années 1900. Un four à pain sous lequel est placé un réservoir d’eau semicylindrique avec un système de chauffage complète l ’aménagement intérieur. Du fait de cette disposition de la cuisine semi-enterrée en sous-sol, les maîtres de maison, dans les étages, n’étaient pas incommodés par les odeurs, bruits, vapeurs et fumées. La chambre d’une servante et le cellier à vin jouxtaient la cuisine. Ces deux pièces portaient des barreaux aux ouvertures externes pour éviter toute intrusion indésirable : les maîtres des lieux gardaient ainsi un oeil sur leur servante et leur vin.

Une symétrie parfaite

Que ce soit au niveau des façades ou au niveau du toit et des cheminées en toiture, la symétrie est parfaite, comme le voulaient les règles en vigueur à l’époque. Les deux portes d’entrée avec leur encadrement mouluré en grès des Vosges étaient bien centrées et flanquées de chaque côté d’un banc en pierre. La répartition des fenêtres sur les façades suit les mêmes règles, allant jusqu’à créer une fenêtre en trompe l’oeil avec de vrais volets. À l’occasion de la rénovation après la dernière guerre, les fenêtres à l’étage avaient été remplacées par des modèles  disparates. Les propriétaires ont choisi de les restituer par des croisées à quatre battants identiques à celles d’origine. Les façades, la toiture et les portails d’entrée sur rue et sur jardin ainsi que deux dépendances ont été inscrites par les précédents propriétaires à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1999.

L’aménagement extérieur

Une dépendance située côté verger, ancien logement de gardien du milieu des années 30 jusqu’au début des années 80, a été aménagée en pied-à-terre pour les propriétaires. Le manoir est implanté dans un grand parc cerné d’un mur en moellons, qui demandera aussi quelques travaux de restauration. Le jet d’eau en son milieu, le « Spritzbrunne » qui était alimenté par une source, ne fonctionne plus depuis quelques années. Les travaux déjà menés au manoir ont d’ores et déjà permis de découvrir des techniques, de mieux situer sa construction et de  compléter l’histoire de Lembach. La restauration se poursuivra encore sur quelques années.

Article des DNA Wissembourg du 6 février 2018 – Hubert KETTERING